Cher
élève,
En
découvrant la première page de ton syllabus
documentaire, peut-être t'es-tu demandé pourquoi
ton professeur de formation historique avait choisi la photo
qui l'illustre. Les raisons qui ont motivé ce
choix sont bien sûr personnelles. Les ascenseurs
à bateaux du Canal du Centre sont à
mon sens un parfait trait d'union entre passé,
présent et avenir.
Les
ascenseurs de Houdeng-Goegnies (ascenseur n° 1),
de Houdeng-Aimeries (n° 2), de Bracquegnies
(n° 3) et de Thieu (n° 4) constituent un remarquable
meccano géant. Ils témoignent
du génie inventif et entreprenarial wallon, à
une époque où notre belle région était
des plus richement industrialisée. Conçus et perfectionnés
par des ingénieurs formés dans nos plus grandes
écoles, ces ascenseurs n'auraient néanmoins
pas vu le jour sans le concours d'autres acteurs tout aussi
indispensables. Volonté politique, d'une part,
audace d'entrepreneurs, d'autre part, et, inévitablement,
labeur servile d'innombrables ouvriers ont également
été nécessaires à cette
œuvre titanesque
qui ne se limite d'ailleurs pas à la construction des
ascenseurs proprement dits - percement du canal et construction
d'écluses complètent leur réalisation.
Œuvre
géniale et grandiose... Cette belle mécanique
n'utilise que la force hydraulique - énergie
durable par excellence. En cette fin de XIXème
siècle, l'homme ne fait en effet encore que fort marginalement
usage du moteur à explosion et de l'électricité
qui feront le siècle qui suivra. Plusieurs décennies
après leur construction, seule la force hydraulique
continue à en permettre le fonctionnement, telle
une belle horlogerie suisse. Le caractère novateur de
ces ascenseurs força aussi les esprits à dépasser
les expériences déjà en cours en Angleterre,
en France ou en Allemagne. Tout cela ne peut aujourd'hui susciter
qu'admiration.
La
construction de ces quatre ascenseurs doit nécessairement
être recadrée dans un contexte plus global. La
région du Centre - dont la houille est exploitée
modestement depuis la petite révolution industrielle
du XIIIème siècle, de manière
plus soutenue dès le XVIème
siècle - bénéficie d'un destin hors
du commun avec l'avènement de la grande Révolution
industrielle. La demande en combustible est si soutenue partout en Europe qu'une bonne partie du Hainaut va voir son
sous-sol exploité de manière intensive. L'exportation
du précieux charbon pose cependant problème
: c'est qu'à cette époque, cette région
minière est dépourvue de tout réseau autoroutier
! Elle est donc enclavée, coupée du monde extérieur,
par défaut de bonnes voies de communication terrestres.
De plus, les voies navigables font aussi défaut. Les
ascenseurs du Centre permettront donc la communication
vitale entre les bassins de l'Escaut et de la Meuse grâce
à la liaison fluviale entre le canal Mons-Condé
et celui de Charleroi-Bruxelles - percés antérieurement
déjà. Source d'enrichissement, leur réalisation
- une portion de 21 kilomètres seulement - va ainsi mettre
cette partie de la Belgique en lien avec le monde, au
grand bonheur des exploitants des charbonnages et des industriels.
Déjà
objets de curiosité à l'époque de leur
construction (1888 pour l'ascenseur n° 1, inauguré
par le roi Léopold II en personne) - des excursions y étaient
organisées, des séries de cartes postales éditées
-, les ascenseurs du Centre retiennent aujourd'hui toute
l'attention de nos autorités. Déjà classés
au patrimoine majeur de Wallonie (1992), ils sont
dorénavant inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l'humanité
(UNESCO) depuis 1998. Ces géants de fer et de
fonte sont les seuls à avoir été conservés
dans leur état originel de fonctionnement. Pour notre
génération et celles qui nous suivront, ils sont
un témoin de la foi infinie des hommes du XIXème
siècle dans la technique et dans l'inventivité
humaine.
Quelle
ne fut pas ma surprise au mois de juillet 2008 à découvrir
que l'ascenseur n° 1 était sous échafaudages,
pour cause de restauration. La société adjudicatrice
: ... Eiffel ! Tout un symbole !
Aujourd'hui
exclusivement dévolus aux joies touristiques, les anciens
ascenseurs à bateaux du Centre sont remplacés
par un géant : l'ascenseur funiculaire de Strépi-Thieu
qui permet depuis peu le passage de bateaux de 1350 tonnes -
l'ancien canal ne permettait le transit que de bateaux de 300
tonnes. Continuation logique des anciens, le nouvel ascenseur
a fait entrer la Wallonie dans le XXIème
siècle.
Les
ascenseurs d'hier ne doivent pas nous inciter à nous
reposer sur notre gloire passée. Nous devons bien sûr
en être fiers, mais afin d'aller de l'avant. La
vaillance des entrepreneurs d'antan et leur savoir-faire doivent
constituer un exemple pour les entreprises d'aujourd'hui.
La machinerie complexe de Strépy-Thieu doit être
un ascenseur pour le futur, car le pays wallon doit
renaître de ses cendres, coûte que coûte.
C'est
à cet aller et retour incessant entre le passé
et l'aujourd'hui que j'invite, cette année, chacune et chacun d'entre vous, le XIXème siècle
étant matrice des deux siècles qui le suivront.
En
cliquant sur le lien de cette phrase, il vous est aussi loisible
de consulter un accueil
antérieur consacré
au site du Bois du Cazier à Marcinelle.
En
route !
É.
Lauwers
(1er
septembre 2011)
Le
site du MET présente des dossiers intéressants
: http://www.canal-du-centre.be/
Le
liste du patrimoine mondial de l'UNESCO : http://whc.unesco.org/fr/list/856