"Ce
fut une migration ininterrompue, un exode spontané de peuple.
Toutes les routes étaient encombrées de pèlerins, traînant, hommes,
femmes, pêle-mêle, des arbres entiers, charriant des faisceaux
de poutres, poussant de gémissantes carrioles de malades et d'infirmes
qui constituaient la phalange sacrée, les vétérans de la souffrance,
les légionnaires invincibles de la douleur, ceux qui devaient
aider au blocus de la Jérusalem céleste, en formant l'arrière-garde,
en soutenant, avec le renfort de leurs prières, les assaillants.
Rien, ni les fondrières, ni les marécages, ni les forêts sans
chemins, ni les rivières sans gués, ne purent enrayer l'impulsion
de ces foules en marche, et, un matin, par tous les points de
l'horizon, elles débouchèrent en vue de [la cathédrale].
(...) Tous consentirent à n'être que des manoeuvres, que des machines,
que des reins et des bras, à s'employer sans murmurer, sous les
ordres des architectes sortis de leurs couvents pour mener l'oeuvre."
J.-K.
HUYSMANS, La cathédrale, 1898 (cité dans L'Histoire,
dossier sur les bâtisseurs de cathédrales, n°
249, décembre 2000, p. 41).
Cher
élève,
La
photo se trouvant sur la couverture de ton syllabus documentaire
n'est pas d'emblée reconnaissable. Elle figure la clé de voûte
de la croisée du transept de Notre-Dame de Tournai, cathédrale
faisant partie du patrimoine majeur de Wallonie. Peut-être t'es-tu
posé la question de savoir pourquoi ton professeur d'histoire
avait mis ce "petit bout de pierre" en tête d'un cours consacré
à l'histoire de l'Occident médiéval et moderne.
Le
choix de ce cliché est tout à fait personnel. Notre-Dame
qui joue sa majesté en cette bonne ville de Tournai m'interpellait
déjà au temps de l'enfance. Erronée, puisque deux tours abritent
en fait des cloches, la stupide maxime "Cinq clochers, quatre
sans cloches" fleurait bon. Elle était plutôt comprise comme
"quatre cents cloches". De quoi faire rêver quantité de
gosses à l'approche de la sainte fête de Pâques ! Peut-être en
reste-t-il encore quelque chose aujourd'hui.
Cette
clé de voûte illustre à merveille la jonction entre deux
mondes.
À
l'origine cathédrale carolingienne - dont il ne reste rien de
visible de nos jours -, la nef romane est édifiée durant
le XIIème siècle. Henri de France, archevêque
de Reims, la consacre en 1171. À cette époque, on n'attend effectivement
pas qu'un édifice soit achevé pour qu'il devienne fonctionnel.
Cette nef est en soi une charnière entre le monde antique
- romain plus précisément - et le monde médiéval. De part
et d'autre, dix travées s'élèvent harmonieusement sur quatre niveaux,
comme si deux aqueducs menaient parallèlement les fidèles
dans un élan vers le choeur, eau vive du christianisme. La construction
du transept suit immédiatement la consécration de la nef et, dès
1243, sur une idée de Gauthier (ou Walter ?) de Marvis commence
l'édification du choeur. Il le voulait grandiose, dans ce "nouvel
ordre de France" - que l'on n'appelait pas encore "gothique"
-, à l'image des grandes cathédrales qui poussaient ça et là comme
des champignons dans le proche royaume voisin. C'est qu'en ce siècle
de dynamisme, Tournai est une des grandes villes d'Occident,
rivalisant avec les grandes cités françaises toutes proches.
Dopée par le commerce, lui-même facilité par le développement
des voies de communication, la ville compte plus de dix mille
habitants à la fin du XIIIème siècle. La
dédicace du nouveau choeur "gothique" eut lieu en 1255. L'ensemble
de l'édifice devait d'ailleurs être reconstruit dans ce nouveau
style, mais les travaux durent finalement être arrêtés par manque
de moyens après cette période de grande prospérité.
La
croisée du transept et la clé de voûte qui la domine
est donc jonction entre l'ancien monde et le nouveau. Jamais les
hommes n'avaient construit si haut. Cette hauteur est un élan
de la chrétienté. Vers le ciel peut-être, vers le
Ciel assurément. Cette cathédrale est un témoin privilégié de
la foi de nos pères. Les médiévaux l'ont voulue comme tel.
Cette
hauteur donne aussi le vertige des siècles qui nous séparent de
cette construction. La clé de voûte a vu défiler quantité
de fidèles depuis huit siècles. Elle a aussi été construite par
des cohortes de maçons et de tailleurs de pierre qui se sont succédé
durant plusieurs générations. Il faut se les imaginer. Ce sont
eux qui ont taillé et retaillé ces moellons de calcaire de
Tournai. Cette bonne et solide "pierre bleue" de notre
sol wallon, unique au monde, fait la fierté d'un des plus majestueux
édifices de notre patrimoine.
Et
pourtant, Notre-Dame est fragile ! Sa structure s'est déstabilisée au cours des siècles. Patrimoine majeur de notre pays, elle est
aussi classée depuis l'an 2000 sur la Liste
du patrimoine mondial de l'humanité (UNESCO).
Elle va donc être sauvée. Pour transmettre ce patrimoine inestimable,
les moyens mis en oeuvre - notamment par la Région wallonne -
sont colossaux. Durant de nombreuses années, Notre-Dame va se
parer d'innombrables échafaudages, pour son plus grand bien. L'aluminium
qui a certes remplacé l'échafaudage de bois et de cordages est
un trait d'union entre les techniques médiévales et celles du
XXIème siècle. Sa coiffe va être remplacée
par une toiture de plomb pour encore mieux la protéger durant
le demi-millénaire à venir, au moins.
Il
est sans aucun doute bon de voir grand pour elle, afin
de permettre aux générations futures de pouvoir encore en bénéficier,
voire même d'y venir prier.
La
cathédrale de Tournai est un bâtiment d'exception digne
de figurer en tête d'un cours d'histoire de l'Occident. C'est
à ce voyage dans les temps anciens - mais si riches par l'intensité
de leur vécu - que je te convie cette année.
É.
Lauwers
(1er septembre 2011)
Site
officiel de la cathédrale de Tournai : http://www.cathedraledetournai.be/

